Querelle des Bouffons

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La Serva padrona, l'œuvre de Pergolèse par qui le scandale musical arriva.

La Querelle des Bouffons (appelée aussi Guerres des Coins) est une controverse qui a divisé le monde intellectuel et musical parisien au cours des années 1752 à 1754. Elle a opposé les musiciens et amateurs de l'opéra français tel qu'il s’était mis en place sous la direction de Jean-Baptiste Lulli et continué surtout par Jean-Philippe Rameau aux partisans de l'opéra italianisant (appelé opera buffa) dont les défenseurs furent surtout des intellectuels liés à l'Encyclopédie, en particulier Jean-Jacques Rousseau.

L'opéra français de l'époque, qui est alors totalement isolé en Europe, privilégiait l'harmonie c'est-à-dire une musique savante, les sujets mythologiques, le recours à la machinerie (on dirait aujourd'hui les effets spéciaux) pour créer des effets scéniques et entrecoupait de ballets les parties musicales et chantées. L'opera buffa italianisant reposait sur la mélodie et les sujets inspirés de la vie quotidienne.

Au travers de cette querelle musicale se dessine une remise en cause de la monarchie absolue (dont l'opéra français est un des aspects culturels) par les philosophes de l'esprit des Lumières.

La situation de l'opéra en France au milieu du XVIIIe siècle[modifier | modifier le wikicode]

Jean-Philippe Rameau

L'opéra français dans la première moitié du XVIIIe siècle se distingue de ce qui se pratique ailleurs en Europe en matière de musique vocale. L'opéra sert à magnifier la puissance royale qui impose définitivement la monarchie absolue et le prestige intellectuel de la France. Il repose pour la musique sur la recherche de l'harmonie plutôt que de la mélodie, il suit au plus près les intonations de la langue calquée sur celle de la tragédie classique triomphant au détriment du bel canto, caractéristique de l'opéra italien, qui permet la virtuosité vocale. L'histoire racontée a pour sujet les dieux et les héros mythologiques qui demande une culture littéraire et historique qui est celle de l'élite sociale. La partie chantée est couplée à des ballets qui utilisent toutes les danses de Cour en vogue à l'époque. Le spectacle recourt à l'emploi de machines et d' « effets spéciaux » visuels ou sonores. Les grands maîtres de cet opéra de type français sont Jean-Baptiste Lully, « dictateur » de la musique sous Louis XIV et Jean-Philippe Rameau grand théoricien musical qui domine l'opéra à partir de 1733.

Dans les années 1740, le public se lasse de ce genre d'opéra et se tourne vers l'opera buffa introduit par les musiciens italiens. De cette concurrence va naître la querelle des Bouffons qui va provoquer la naissance de l'opéra-comique français dans la seconde moitié du siècle.

Pour en savoir plus Pour en savoir plus, lire l’article : Opéra français dans la première moitié du XVIIIe siècle.

Un exemple d'opéra français. Atys de J-B Lully [1]

L'origine de la Querelle[modifier | modifier le wikicode]

En août 1752, une petite troupe de musiciens italiens (quelques chanteurs et musiciens) sont invités par l'Académie royale de musique pour compléter les représentations d'Acis et Galathée une tragédie lyrique de Lully. Les Italiens présentent alors La Serva padrona de Pergolèse, un opera buffa (qui avait été déjà joué à Paris en 1746 sans provoquer de remous). Cette représentation dans la salle de l'Académie, le saint des saints de la musique française, va déclencher le scandale. Les Italiens produiront également Il Giacotore le 22 août et Il Maestro di musica le 9 septembre, La Finta Cameriera le 30 novembre et La Donna superba le 19 décembre.

Un extrait de La Serva padrona. Duo final. [2]

Ces nouveaux spectacles musicaux sont loin des normes françaises. Leurs sujets sont tirés de la vie quotidienne contemporaine, leur intrigue est comique, leur musique est simple et mélodique, le nombre d'intervenants est limité, on est très loin de la pompeuse tragédie lyrique « à la française ». Ils plaisent au public qui demande du nouveau.

Les partisans de la musique française crient au sacrilège et se regroupent sous la loge du roi et de sa favorite la marquise de Pompadour, (supposés défenseurs-nés de la musique française), c'est le coin du roi ; ceux qui sont partisans de l'opera buffa s'agglutinent sous la loge de la reine Marie Leszczyńska, le coin de la reine. C'est la guerre des Coins, controverse qui va occuper la petite élite parisienne jusqu'en 1754. Près de 60 pamphlets vont relancer continuellement la guerre. Rameau et Rousseau seront les chefs de file des deux camps.

Notons qu'au même moment la France est agitée par des problèmes nettement plus importants comme l'affaire des billets de confessions qui vise à faire disparaître le jansénisme et à réduire l'opposition du Parlement de Paris adversaire de l'absolutisme dont nombre de membres sont jansénistes. En février 1752 l'Encyclopédie qui a commencé à paraître en 1751 est interdite et doit cesser sa parution légale. Il est possible que les partisans de l'"esprit des Lumières" qui critiquent fortement la monarchie absolue trouvent dans la querelle musicale une manière de continuer leur lutte contre le pouvoir royal.

Les attaques contre l'opéra français[modifier | modifier le wikicode]

La querelle des Bouffons commence par les vivres critiques émises par deux écrivains étrangers qui sont des piliers du milieu intellectuel parisien. Le baron d'Holbach publie en novembre 1752 la Lettre à une dame d'un certain âge sur l'état présent de l'opéra. Se faisant passer pour un admirateur de l'opéra français il fait semblant de dénigrer l' opera buffa qu'il estime indécent et vulgaire car on y rit beaucoup (et où on passe une bonne soirée alors que certains s'ennuient à mourir dans les représentations de la tragédie lyrique française). En janvier 1753, Grimm produit Le Petit prophète de Boehmichbroda où il prédit la fin prochaine de l'opéra français défendu par des Français qui sont un « peuple vain et fier ». Malgré leur amitié pour ces critiques, Diderot et d'Alembert, les maîtres d'œuvre de l'Encyclopédie, tentent de se tenir à l'écart de la polémique. Cependant une partie de l'opinion n'accepta pas que des étrangers se fassent juges d'un des fleurons de la culture française qui croyait être alors ce qui se faisait de mieux en Europe. Mais l'opinion publique (en fait les cercles intellectuels parisiens) assimile les encyclopédistes aux partisans de l'opera buffa et considère que les défenseurs de l'opéra français sont liés à la monarchie.

Portrait de Jean-Jacques Rousseau, âgé d'environ 40 ans au moment de la Querelle. Par Maurice-Quentin de La Tour

Jean-Jacques Rousseau entre dans la querelle. Rousseau avait une vocation contrariée de musicien. En 1743 il écrit un opéra Les Muses galantes qui est mal accueilli par Rameau. Puis il compose d'autres œuvres lyriques, comme Le Devin de village (octobre 1752) dont les mélodies simples séduisent le public, et qui est proche de ce que propose l'opera buffa italianisant. Cependant comme ses connaissances musicales sont assez minces, pour la plupart de ses œuvres il laissera d'autres musiciens en faire l'orchestration. En novembre 1753 Rousseau publie la Lettre sur la musique française qui est une condamnation sans appel de la musique chantée française. On peut y lire Je crois avoir fait voir qu'il n'y a ni mesure ni mélodie dans la musique française, parce que la langue n'en est pas susceptible ; que le chant français n'est qu'un aboiement continuel, insupportable à toute oreille non prévenue ; que l'harmonie en est brute, sans expression et sentant uniquement son remplissage d'écolier ; que les airs français ne sont point des airs ; que le récitatif français n'est point du récitatif. D'où je conclus que les Français n'ont point de musique et n'en peuvent avoir ; ou que si jamais ils en ont une, ce sera tant pis pour eux.1 Le scandale est tel que les chanteurs et musiciens de l'Académie royale brûlent son effigie dans la cour de l'Académie. Rousseau reprendra ses violentes critiques contre la musique lyrique française dans La Nouvelle Héloïse (1761).

La défense des partisans de l'opéra français[modifier | modifier le wikicode]

Fin 1753, la Querelle s'essouffle. Les Partisans de l'opéra français, soutenus par la marquise de Pompadour parviennent à faire jouer avec succès Titon et l'Aurore de Mondoville. Il est vrai que la salle avait été « gagnée à la cause » en la remplissant de militaires dévoués à la monarchie qui ne laissent guère de place aux partisans des Bouffons.

Surtout Rameau se lance dans la bataille. En 1754, il réécrit l'opéra, Castor et Pollux, créé en 1737, qui dans le plus pur style français connait un vif succès. Rameau réplique également par l'écrit, en 1754, avec l'Observation sur notre instinct pour la musique. Puis en 1755 dans Les Erreurs sur la musique dans l'Encyclopédie il dénonce les erreurs et les faiblesses des connaissances et productions musicales exposées par Rousseau dans les articles qu'il a fourni à l'Encyclopédie

Mis en cause sur le sérieux de l'Encyclopédie, d’Alembert réplique dans le volume VI de l’Encyclopédie. Rameau y répondit par une suite d’écrits en 1757 et 1758 : Suite des erreurs… , Réponse de M. Rameau à MM. les éditeurs de l’Encyclopédie... , Lettre à M. d’Alembert… , Réponse de M. Rameau à la lettre de M. d’Alembert...

En 1754, un décret royal met fin à la présence des musiciens italiens en France. L'opéra français semble alors à l'abri de toute contestation et paraît triompher.

Importance de la Querelle des Bouffons[modifier | modifier le wikicode]

La Querelle n'aura pas été inutile. Elle a contesté la suprématie de la musique de Lully et Rameau. Elle oblige les musiciens français à se remettre en cause. Progressivement l'opéra-comique (assez semblable à l'opera buffa italien avec une intrigue de comédie, des chants et des danses) va se développer dans la seconde moitié du siècle avec Monsigny, Favart.

L'opera seria va également se transformer sous l'action de Gluck qui en 1762, à Vienne donne Orfeo ed Euridice puis à Paris à partir de 1774, Iphigénie en Aulide, la version française Orphée et Euridice et Alceste en 1776. Commencera alors une nouvelle querelle musicale celle qui opposera les Gluckistes aux Piccinistes.

Références[modifier | modifier le wikicode]

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Sources[modifier | modifier le wikicode]